Sur le bord du quai
Sur le bord du quai je suis en avance, je trépigne d'impatience.
Le train arrive à l'heure et je la vois de loin. Elle ne m'a pas encore vue, je me suis décalée pour la voir encore un peu à la dérobée et apparaître comme par magie juste devant elle, aussi tranquillement qu'elle chemine. C'est un moment doux, au ralenti comme pour savourer dès les premières secondes la chance de ces instants qui s'ouvrent enfin devant nous.
Au petit matin, je me réveille avec la gueule des bons jours, j'ai toujours aimé préparer les petits déjeuners sur la grande table en bois de la cuisine.
A Trénaour, on y revient toujours... Un autre éboulement a emporté la corde. J'ai déjà des beaux souvenirs dans cette crique qui se joue à chaque fois plus inaccessible. Peut-être parce que je prend soin d'y emmener que les gens qui me sont chers. Cette fois est encore différente, maintenant je pourrais dire qu'à Trénaour... on y fait l'amour. Sans corde, sans filet jusqu'à l'horizon, jusqu'aux sommets de la falaise, les mains enfoncées dans le sable, sans prise, prise, prenant. J'ai courru sur le sable, plongé dans les vagues et crié un "youhou!" qui résonnait tout en moi. Elle a sourit. Je me suis sentie vivante.
"Tu me retiens en me laissant les portes ouvertes... c'est une façon de faire". J'avais oublié de fermer la porte, elle ne pouvait pas quitter la maison sans la laisser ouverte... Le pire, c'est qu'en fait, j'avais le double des clés (alors que je croyais l'avoir laissé aux voisines qui étaient absentes)... que je n'ai retrouvé que ce 2 jours après... Elle m'a attendue, elle avait un tel sourire quand je suis arrivée, que je ne peux qu'oublier tout le reste. Je l'ai emmenée se baigner, elle jouait dans les vagues sans trop oser se lâcher complètement, je n'avais plus d'énergie pour la rejoindre, mais j'étais simplement bien là, à la regarder, tellement bien.
Parler avec elle, l'apprendre, l'entendre, l'écouter. Lui laisser le temps de s'exprimer, même quand elle me coupe quand j'essaye de lui formuler quelque chose, même si elle finit par me dire que je ne parle pas assez. Que je parle encore moins que la fille super câblée. Je souris. J'ai le temps, elle sait que pour bien écrire il faut du temps. Elle me bouscule aussi, se prend à vouloir organiser à ma place, je bloque. C'est chez moi ici. Mon organisation est spontanée, c'est ce qui rend mon lieu magik. Elle avait en fait une seule angoisse, celle de voir quelqu'un à qui il faut donner des horaires justes. Je comprend, elle semble habituée à prendre des décisions pour les autres, je ne la laisse pas déborder: elle se fait rembarrer mais avec le sourire du lâcher prise qui semble lui faire tellement de bien, pas besoin de gérer quiconque, juste de se laisser aller. OK mais pour un seul rdv planifié, ça va aller.
A la pêche aux bigorneaux, elle y a mis tout son sourire, toute sa classe: pas un de mauvais, tous méticuleusement bien choisis, dommage que je n'ai pu lui offrir la tartine de beurre salé qui va si bien avec la bonne bière ouessane bien fraîche.
Aux ricochets, par contre, la classe en prend un coup, mais quand son sourire me frôle tout le corps, mes ricochets traversent les vagues.
Au restau, elle ne voit pas la déco, mais se trempe jusqu'au os pour aller chercher la voiture, elle est touchante que ça prend à la gorge, parce que c'est d'habitude moi qui fait ce genre de trucs.
A la plage naturiste, elle est rayonnante dans sa nudité, elle me rend belle.
Au bord de la rivière, on se dirige spontanément vers le un endroit désert avec exactement les mêmes désirs, celui d'un au revoir qu'on voudrait prolonger sans fin.
Sur le bord du quai, je me suis assise et j'ai pleuré.