Dans les méandres de l'aulne, le paysage verdoyant. Même la pluie n'était pas venue jusque là, seul le soleil semble pouvoir y rayonner. J'approchais, lentement, puisque j'étais en avance, à l'affut de la moindre sensation. Je me suis arrêtée un petit moment en amont. En bas, la ferme. Pas très bien entretenue. Quelque chose de triste en émane. Je franchis le domaine, deux chiens m'accueillent.

Une femme me dit d'entrer quand je frappe à la porte puis vient m'ouvrir, elle n'a pas vu le coiffeur depuis un moment, elle pourrait être vraiment belle. Je me demande pourquoi pas et puis j'oublie, je la sent méfiante alors je la laisse venir. Le monsieur, dans son bleu de travail, est assis, il ne se lève pas de sa chaise pour me saluer, je me demande pourquoi, c'est lui qui m'a appelé, je reconnais sa voix, il est un peu plus curieux, c'est déjà plus facile de parler. Une vieille dame est voûtée, attablée, elle mange et n'a pas l'air commode. Elle m'attaque direct d'entrée sur ses doutes quant à mon travail. Je souris malgré son apparente colère et prend le temps de lui répondre, gentillement, je ne sais pas pourquoi non plus. La scène de cette salle à manger dans une maison bretonne typique datée sur le porche en pierre de 1904 semble restée coincée au siècle dernier, la nappe cirée élimée sur la table, le carrelage à petits carreaux. C'est triste, il n'y a pas de couleurs, tout est délavé et ça mériterait plus qu'un bon coup de ménage. Quelque chose ne va pas, quelque chose ne va pas du tout dans cette maison dont personne ne prend soin.

Ma visite commence par l'élevage, je trouve des choses à améliorer, beaucoup en fait. Et puis il y a une vache qui souffre d'une patte, je lui appose mes mains pour l'aider à guérir. Elle se laisse faire, accepte mes mains sur sa jambe et son bassin, semble attentive. Ensuite je viens dans la maison, je sens des choses, une présence de quelqu'un qui n'est plus là. Le mari de la veille dame. La vieille dame râle toujours. Je donne un soin à son fils pour son dos et là, je ne sais pas pourquoi, elle me demande si je peux faire quelque chose pour ses mains qui la font atrocement souffrir. Je les prends dans les miennes avec douceur, elle semble surprise puis me sourit. Elle dit que ça lui fait tellement de bien. Alors je reste un long moment avec elle. Tout le monde est sorti dehors dire bonjour à une voisine, je reste avec elle à l'intérieur. Ses yeux piquent et bientôt les larmes tremblottantes coulent, elle enlève ses lunettes, je lui ouvre le paquet de mouchoirs et lui en tend un, elle pleure de plus belle. Son fils et sa belle fille sont chez elle, ils sont méchants. Je continue à tenir ses mains, elle carresse les miennes avec ses pouces. Petite mamy, sur la défensive, en larmes. Je suis restée, jusqu'à ce qu'elle vide tout son sac, que je lui trouve des choses positives auxquelles se raccrocher et qu'au bout du compte un beau sourire viennent irradier son visage, beaucoup de douceur aussi. Le visage de quelqu'un qui a un coeur tellement grand.

Aujourd'hui j'ai rencontré des gens dans le besoin, des gens perdus qui n'arrivent pas à s'y retrouver dans le présent, comme si le temps ne leur avait pas laissé le temps de changer de siècle. Aujourd'hui j'ai essayé de leur redonner confiance, des points d'ancrage et surtout de leur réouvrir le coeur pour qu'ils puissent à nouveau respirer et communiquer, dans le bon sens. En rentrant j'étais assomée, triste de ne pas pouvoir adopter la mamy, mais tellement heureuse de son grand sourire quand je lui ai dit "à la semaine prochaine". J'ai dormi, 2h.